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    Articuler filiations biologiques et sociales

    dimanche 21 janvier 2018

    Articuler filiations biologiques et sociales ? Au-delà des débats multiples autour de la question des mariages hétéro- et homo- sexués, de l’adoption, de la procréation médicalement assistée, de la gestation pour autrui, des dons de sperme et gamètes, de l’accouchement sous X, etc., des faits divers récents et des décisions de justice ont montré que les drames humains autour de ces questions sont réels et que trop souvent, préjugés et idéologies prennent le pas sur quelques évidences fondatrices qu’il conviendrait peut-être de rappeler. Et donc en préalable à l’esquisse de réponses à la question posée, un rappel sur les quatre interdits fondamentaux, qui se sont progressivement institués au cours des 7 millions d’années de l’hominisation, n’est sans doute pas inutile. Et on peut noter d’emblée que si ces interdits se retrouvent aujourd’hui, même sous des formes très variées, dans toutes les cultures humaines, il n’en reste pas moins que leurs transgressions restent fréquentes :

    1- l’interdit de l’inceste (vertical) permet la différenciation des générations et l’institution du sujet singulier, unique, l’individu (qui ne se divise pas) ;

    2- l’interdit de l’idolâtrie : un sujet n’est pas un objet, un objet n’est pas un sujet ;

    3- l’interdit du parasitisme institue l’obligation à l’échange, à la coopération ;

    4- l’interdit de la violence institue la loi comme outil d’articulation des libertés.

    À ces interdits fondateurs, qui vont structurer les réponses aux questions de filiation, il faut ajouter la prescription juridique formulée dans le préambule de la Convention internationale relative aux Droits de l’Enfant, de la nécessaire prise en compte de son « intérêt supérieur » dans toutes les décisions qui le concerne.

    Mais avant d’expliciter les implications de ces principes dans la question qui nous occupent, il peut être utile de déstabiliser un peu nos perceptions familières du mariage, de la famille et de l’enfance, en évoquant quelques cas, bien connus des anthropologues [1]. La gestation pour autrui par exemple est de tradition dans de nombreuses cultures, notamment en Polynésie française, où une femme peut faire don du bébé qu’elle a porté à une autre femme, stérile, de sa famille ou amis. Le mariage homosexué existe chez certaines ethnies africaines où une femme peut en épouser une autre qui ne trouve pas de mari. L’absence de filiation paternelle chez les Na de Chine [2], où une jeune fille a d’autant plus de prestige social qu’elle reçoit de nombreuses visites nocturnes de garçons différents et, dès lors, quand un bébé naît : qui est le père ? Et c’est alors, comme dans de nombreuses sociétés, l’oncle maternel qui assure cette fonction. Faut-il aussi évoquer la pédérastie grecque [3], ou, plus récent, l’élevage des enfants par les nourrices morvandelles ? [4] Et même ces sociétés océaniennes où aucune relation de cause à effet n’est reconnue entre l’accouplement homme / femme et la naissance d’un bébé neuf mois plus tard ! [5] L’immense variété des systèmes de mariage, de parenté et de filiation chez Homo Sapiens [6] interdit d’une certaine manière tout recours normatif à des formes prédéterminées, dès lors que ces multiplicités se structurent autour des quatre principes rappelés ci-dessus. Et le modèle aujourd’hui dominant de la famille dite nucléaire ne date finalement vraiment que du 19e siècle, imposé par le modèle dit bourgeois, que l’on retrouve dans les formulations juridiques du « bon père de famille ».

    L’ensemble de ces données peut amener aujourd’hui à une remise en question de nos schémas habituels. Par exemple sur la question du mariage (gay ou pas) : on pourrait s’interroger sur le fait que l’État s’occupe de la manière dont des individus décident de vivre ensemble. Et on pourrait parfaitement prôner l’abolition complète du mariage civil sous sa forme actuelle ; et en cas de nécessité de préservation des droits financiers et matériels (pensions, patrimoine...), un contrat civil peut garantir ces droits ; que, par ailleurs, certains veuillent célébrer voire consacrer leur union de quelque manière que ce soit ne poserait aucun problème.

    Sauf que tout ceci n’est valable que s’il n’y a pas d’enfants : dès lors que le couple prend la responsabilité d’un ou plusieurs enfants (naissance, adoption), l’État a à contrôler que l’intérêt supérieur de l’enfant [7] est respecté ; un enfant n’est pas un objet : les parents, les éducateurs (quel que soit leurs statuts, naturels, adoptants, tiers intervenants, éducateurs d’orphelinat, parrains et marraines...) prennent la responsabilité de faire croître un sujet, c’est-à-dire une singularité et une liberté, radicalement nouvelles. Et donc, au regard des exigences éthiques rappelées ci-dessus on peut tenter d’esquisser quelques propositions dans les débats actuels, sur l’adoption, le don de sperme ou de gamètes, l’accouchement sous X, la procréation médicale assistée, ou encore la gestation pour autrui, et donc toutes les questions liées aux filiations biologiques et sociales.

    L’adoption aujourd’hui peut se dérouler sous deux formes, plénière ou simple. Pourquoi faut-il abolir l’adoption plénière dans sa forme actuelle ? Parce qu’en droit elle coupe définitivement l’enfant de ses racines, de son histoire. Certes les adoptants peuvent l’en informer mais ils n’en ont pas l’obligation ; or, cette disposition – on ne parle pas ici psychologie, mais bien éthique – comporte le risque d’une rencontre incestueuse ultérieure entre l’enfant adopté et l’un de ses géniteurs biologiques qui s’ignorent l’un l’autre. L’adoption plénière (notamment en ce qui concerne l’obligation alimentaire réciproque – cf. interdit 3 ci-dessus – et les héritages) serait le choix de l’adopté devenu majeur. L’adoption simple reste bien entendu possible, quelle que soit la forme du couple adoptant, avec toutes les obligations qu’elle entraîne vis-à-vis de l’enfant (faut-il encore rappeler qu’il ne saurait y avoir un droit à l’enfant ? Et encore moins sur l’enfant ? On a droit à des objets, des services, et un enfant, sujet de droit, n’est pas un objet, cf. l’interdit 2 rappelé ci-dessus.

    La PMA est autorisée aux couples hétérosexuels, il n’y a donc aucune raison d’ordre éthique, (ce qui n’interdit pas des choix moraux ou religieux plus restrictifs mais qui ne sauraient s’imposer à ceux qui ne les partagent pas) de ne pas étendre cette possibilité aux couples homosexuels. Ceci à deux conditions (qui tiennent toujours aux interdits rappelés ci-dessus et notamment le 2) : que l’enfant puisse connaître ses origines biologiques, et que soit impérativement proscrit tout échange financier, sous peine de sanctions pénales.

    Dans le cas de célibataires ou de couples homosexuels mâles cette possibilité implique donc le recours à la gestation pour autrui (GPA), et dès lors, si on veut éviter la dramatique situation d’enfants apatrides et la marchandisation déjà à l’œuvre (destructrice) exploitant la misère des femmes dans certains pays, il importe de légaliser et donc d’encadrer la GPA de manière tout à fait rigoureuse ; ce qui implique l’interdiction absolue de l’achat ou la vente d’enfant – ce qui est déjà le cas, prolongation de l’interdiction déjà présente dans les transferts d’organes – et la seule autorisation du don, sous peine là aussi de sanctions pénales suffisamment dissuasives [8] La deuxième exigence est également l’information de l’enfant ; du point de vue éthique, il n’y a probablement pas de don aussi fortement généreux possible de la part d’une femme à l’égard d’une autre ou d’un couple... [9]. Je ne vois aucun argument éthique qui puisse interdire à une femme de faire cadeau de l’enfant qu’elle a porté à une autre femme qui vit dans la douleur de la stérilité, ou à un couple homo ou hétéro sexué, qui ne peut avoir d’enfant.

    L’anonymat des dons de sperme et d’ovules doit lui aussi évidemment être levé : il ne s’agit pas ici encore une fois de morale ou de psychologie, mais d’éthique avec l’interdit de l’inceste : aujourd’hui, celui qui a donné son sperme peut en toute ignorance réciproque rencontrer sa propre fille (ou son fils, selon ses goûts !) et cela vaut aussi pour les femmes et leur progéniture inconnue. [10]

    C’est là le même argument éthique, indiscutable me semble-t-il..., qui aurait dû depuis longtemps faire interdire absolument (sous réserves de toutes les préconisations nécessaires pour les femmes en détresse) l’accouchement sous X ou l’abandon anonyme d’enfants (le « tour » en vigueur en Allemagne et en Hongrie... et traditionnel dans les institutions de l’église catholique pendant des siècles [11] : là aussi, le risque de rencontres incestueuses est réel... Et s’il faut évoquer la psychologie, imaginons les résultats en cas de découverte fortuite des origines... !

    Faut-il, in fine, rappeler à ceux qui, dans les querelles actuelles, brandissent certains slogans (« un enfant, un papa, une maman ») qu’aujourd’hui la loi permet à un homme, père, de ne pas reconnaître son enfant et à une femme, mère, de l’abandonner définitivement ? Vont-ils préconiser les obligations légales qu’implique leur slogan ? C’est précisément parce que l’enfant a droit à la connaissance de ses origines (mâle et femelle) et à une éducation respectueuse de sa liberté que toutes les préconisations ci-dessus (trop) rapidement évoquées pourraient (devraient ?) entrer en vigueur. C’est grâce à la reconnaissance des filiations biologiques que les filiations sociales peuvent en effet produire leur plein effet éducatif pour les enfants, et les pseudo-clivages nature/culture sur ces questions sont évidemment dépassés : il n’est pas forcément « naturel » d’aimer l’enfant biologique et il peut être « naturel » d’aimer l’enfant adopté et même, pardonnez cette allusion à mon expérience de plus de quarante ans [12], pour un professeur d’aimer ses élèves : mais cette expérience renvoie non plus aux filiations biologiques ou sociales, mais spirituelles, question qui nous ferait dépasser le propos présent.

    Bernard Defrance, philosophe.

    Notes

    [1] Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales, Seuil, 2013

    [2] Cai Hua, Une société sans père ni mari : les Na de Chine, Presses Universitaires de France, 1997

    [3] Eva Cantarella, Selon la nature, l’usage et la loi : la bisexualité dans le monde antique, La Découverte, 1991

    [4] http://bernard.lecomte.pagesperso-o...

    [5] Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, 1928, rééd. Press-Pocket

    [6] Maurice Godelier, Métamorphoses de la Parenté, Fayard, 2004

    [7] Préambule de la Convention relative aux droits de l’Enfant, http://www.dei-france.org/La-Conven...

    [8] Comme pour toute loi qui interdit un acte, on prévoit les punitions en cas de transgression : il paraît que le coût d’une GPA, en Ukraine, est de 25 000 euros pour les adoptants, aux USA, par le biais d’agences spécialisées, de 20 000 dollars... ; on peut parfaitement, tout en reconnaissant à l’enfant le droit d’être élevé par ses « parents » (l’un biologique, l’autre adoptant ou les deux adoptants) dansleur nationalité, disposer dans notre code pénal qu’au retour en France l’amende représente, par exemple, dix fois le coût du bébé... Cela serait-il suffisamment dissuasif ?

    [9] Françoise Héritier, contre la GPA « pour une raison fondamentale, de principe et cette objection concerne aussi bien la GPA pour les couples hétéro qu’homosexués. Elle ne touche d’ailleurs que la GPA marchande : le don altruiste doit toujours être possible et pourrait être reconnu dans la loi française qui interdit lacommercialisation du corps humain et de ses organes. Il nous faut réfléchir dans ce cadre, qui est sain. » entretien du 4 février 2013 dans l’hebdomadaire Marianne

    [10] Improbable scénario d’un mauvais film : le « vieux beau » - mettons la cinquantaine – drague la belle jeune femme – mettons la trentaine - un soir en boîte, et, contre toute attente, cette rencontre se transforme en amour véritable, mariage et enfants ; jusqu’au soir du dixième anniversaire du mariage où, quelques coupes de champagne aidant, la jeune femme, à laquelle sa mère n’avait rien caché de ses origines, raconte avoir été conçue par don de sperme (les caractéristiques du donneur anonyme ayant été choisies sur catalogue...) ; flash-back quarante ans ans plus tôt : le mari, jeune et bel étudiant de vingt ans, va régulièrement donner son sperme pour payer une partie de ses frais d’études... Calculs, doutes, cauchemars, enquêtes : à quelle agence la mère s’était-elle adressée ? Quel était le profil sur ce catalogue ? Etc. On peut imaginer n’importe quelle conclusion à ce mauvais film, mais la « happy end » est improbable... On peut noter au passage que, dans La République, les enfants étant dès le sevrage enlevés à leurs parents et élevés par l’État, pour éviter précisément le risque d’inceste et la tragique histoire d’Œdipe, Platon interdisait aussi toute relation sexuelle entre homme et femme dont l’écart d’âge était supérieur du degré où l’un des partenaires pourrait sans le savoir avoir un lien de filiation avec l’autre. Mais aujourd’hui nous ne songerions pas à interdire à Harold et Maude de se rencontrer...

    [11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Tour_d... http://www.lemonde.fr/europe/articl... http://www.slate.fr/lien/57529/baby...

    [12] Bernard Defrance, Le Plaisir d’enseigner, Syros 1992, rééd. La Découverte, 1997.



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