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    2015-02, Deux questions de la revue Paris-Berlin

    dimanche 15 mars 2015

    A la suite des attentats de janvier, la revue Paris-Berlin m’a posé deux questions auxquelles j’ai essayé de répondre... L’article (n° 106, mars-avril 2015) n’en a repris, étant données les exigences éditoriales, que quelques phrases. Mes réponses complètes :

    1) Qu´est-ce que vous pensez des mesures annoncées par le gouvernement après les attentats de janvier qui donne à l´école républicaine une place centrale dans sa stratégie de lutte contre l´intolérance, les discriminations, les incivilités, etc. ? Est-ce qu´elles sont vraiment nouvelles ?

    Non, les mesures annoncées ne sont pas vraiment nouvelles : à chaque incident grave, à chaque événement dramatique, on nous ressort les vieilles lunes des "valeurs républicaines", de la citoyenneté, des "droits et des devoirs", etc. ; nous sommes vraiment spécialistes en France de ces incantations rituelles, et bien entendu tous ces cours et discours glissent "comme l’eau sur les plumes du canard", et nous nous heurtons à ce que j’appelle l’effet "cause toujours" ou encore l’effet "antibiotique" : plus vous infligez de leçons de "morale" et plus les germes deviennent résistants ! "Cause toujours", oui, parce qu’en effet nos élèves savent très bien quelles sont les vraies (anti-)valeurs de nos sociétés : recherche effrénée des jouissances immédiates et obsession de l’image, courses au profit dans les jeux du marché où l’objectif principal est de tuer le concurrent, compétition dès l’école par la pénalisation des apprentissages où l’ignorance est punie par un jeu de "notes" dont tout le monde sait très bien qu’elles n’ont rigoureusement aucune validité, conception de la "réussite" qui rend nécessaire l’échec du plus grand nombre, situation totalement hors-la-loi où le maître peut, contrairement aux principes élémentaires du droit, être "juge et partie" puisqu’il juge des résultats de son propre enseignement, et aussi se faire justice à lui-même dans les exigences du maintien de l’ordre !

    Pourquoi ces refrains sur la république ou la laïcité m’agacent prodigieusement ? Eh bien pour trois raisons :
    - parce que le calendrier de l’école dite laïque est bien sûr le calendrier chrétien ;
    - parce que je me demande ce que pensent de ces refrains « républicains » les citoyens européens qui vivent dans des monarchies aux fonctionnements beaucoup plus démocratiques que notre régime présidentiel !
    - enfin parce que la "charte de la laïcité" désormais affichée dans les écoles, commence par un mensonge flagrant dans l’affirmation du caractère "indivisible" de la République, alors que, dans les faits, elle l’est ! divisée... et que l’Alsace et la Lorraine semblent bien être exclues de la loi commune et "laïque" !

    En réalité, il est nécessaire non seulement de rappeler que c’est précisément la laïcité qui garantit la liberté religieuse et philosophique, que les valeurs sont (devraient être) les valeurs démocratiques structurées par les principes élémentaires du droit, mais aussi et surtout de les mettre effectivement en pratique à l’école par l’exercice réel et progressif des droits-libertés reconnues aux enfants par la Convention internationale des droits de l’Enfant, principalement dans ses articles 12 à 15.

    On n’apprend pas à nager en écoutant le maître expliquer les mouvements de la nage au tableau noir : il faut "plonger"... et c’est par la pratique quotidienne que l’intériorisation des exigences du vivre ensemble peut en effet s’effectuer :
    - au contact d’adultes qui commencent par "donner l’exemple" (bonjour les canailles de l’élite - anciens bons élèves - qui pratiquent impunément la fraude fiscale c’est-à-dire le vol à l’échelle de milliards, pendant que le gamin qui se fait prendre dans un dérisoire petit trafic se retrouve en prison, avec les effets garantis que cette incarcération entraîne...) ;
    - et dans des situations où l’enfant peut découvrir que la loi est l’outil de la liberté : à condition que la "loi" soit la loi, et non le caprice d’adultes immatures, l’effet de lobbies corporatistes ou d’acteurs de rapports de force qui fonctionnent dans le « sadique-anal » (comme diraient les psychanalystes) en ignorant tout de ce qui fait les savoirs, les saveurs et la valeur de la vie.

    2) Est-ce que les valeurs et pratiques de l´éducation populaire devraient occuper plus de place à l’école républicaine et, si oui, à quelles conditions cela vous semble-t-il possible ?

    Votre deuxième question me réjouit beaucoup dans la mesure où, pour ce qu’il en est de mon expérience personnelle, je crois pouvoir dire que c’est grâce à l’éducation populaire que j’ai pu assumer les exigences de mon métier de professeur de philosophie, parce que, précisément, l’apprentissage du philosopher (je ne parle pas d’histoire des idées et de la philosophie...), comme celui de l’activité artistique ou sportive, exige la mise en pratique de l’activité réflexive dans la conversation humaine : je parle bien de conversation et non de "débat" et encore moins de "communication", c’est-à-dire que nous conversons, nous convergeons ensemble vers quelque chose que nous ne maîtrisons ni les uns ni les autres et qui est de l’ordre de la beauté dans les arts, de l’efficacité dans les techniques et de la vérité dans les sciences ; et cette conversation suppose l’égalité (encore de principe à l’école, mais appelée à devenir effective) citoyenne.

    J’ai eu la chance en effet pendant mes études universitaires de pouvoir m’engager dans des actions de défense des droits des habitants - en Seine-Saint-Denis - en matière de logement, consommation, santé, environnement... et même dans l’administration d’un banque coopérative ! Et l’éducation populaire, par ses valeurs de coopération, d’enracinement dans l’expérience quotidienne des personnes, de réciprocité dans les échanges de savoirs, de compétences - et ces engagements accompagnaient mes études"académiques" - me permettaient de comprendre réellement ce qui est en jeu dans le "philosopher", et les grandes questions "au programme" de la classe terminale de lycée (la liberté, le travail, l’art, le politique, la science, le droit, l’amour...) pouvaient alors prendre leurs pleines dimensions.

    La connaissance par le vécu de ce qui se passe à l’extérieur de l’école me permettait de comprendre ce qui se passait dans l’école : et dès lors, pour prendre un exemple qui est en ce moment d’actualité par la publication des chiffres du "décrochage scolaire", de remercier mes élèves de leur présence, et d’aider – parce que je me suis aussi trouvé à m’occuper de formations d’enseignants et de chefs d’établissements – mes collègues à tenter l’aventure d’essayer de sortir de l’immaturité que leur impose les positions institutionnelles, lesquelles empêchent les élèves de... s’élever ! de grandir.

    Mais la question demeure : les valeurs de l’éducation populaire, où le faire précède le connaître, le vécu la pensée, la reconnaissance d’autrui la connaissance de soi, où s’expérimente que la liberté de chacun commence au moment où commence celle de l’autre, ne sont mises en actes que dans la sphère associative et non dans la sphère institutionnelle : les droits des élèves par exemple, dans les collèges et lycées – et aussi dès l’école dite « maternelle » et première – ne sont reconnus que dans les initiatives inspirées de l’animation socio-culturelle (clubs divers, actions humanitaires, journaux...) mais pas dans les fonctionnements institutionnels, ne serait-ce que sur les questions d’emploi du temps et de l’espace, de programmes et encore moins sur les méthodes d’évaluation des savoirs acquis.

    C’est le défi d’aujourd’hui : comment permettre à nos élèves, dans l’institution, de faire la preuve de leurs capacités instituantes, et de se saisir des questions qu’ils auront, inéluctablement, à résoudre dans le laps de temps de leurs existences personnelles, à commencer par celles qui touchent à la survie même de l’espèce humaine ? Qu’on veuille bien me pardonner, mais le « respect » d’un colifichet nationaliste comme le drapeau, ou l’apprentissage d’un chant sanguinaire comme « hymne » (religieux au sens anthropologique et certes pas du tout laïc !) national ne répondront certainement pas aux angoisses d’une génération qui ne sait pas si l’avenir qui les attend sera, simplement et au sens propre, viable.

    Bernard Defrance, février 2015



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