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    Nous ne sommes pas que des mammifères, réflexions sur la GPA par Catherine Dolto

    dimanche 6 septembre 2015

    Nous ne sommes pas des mammifères comme les autres, réflexions sur la gestation pour autrui.

    Depuis une trentaine d’années les progrès de la médecine et des sciences dans le domaine de la procréation ont permis des avancées stupéfiantes. En 1982 naissait Amandine premier « bébé éprouvette » né en France ; sa naissance inaugurait une série de découvertes ouvrant aux humains en mal de procréer des possibilités nouvelles, inimaginables pour les générations qui nous ont précédé. Il était normal que ces nouvelles possibilités fassent bouger nos sociétés et les poussent à remanier leur vision de la procréation, de la famille et du couple. Pour qui a lu Maurice Godelier1 il n’y a pas là de quoi s’étonner ni même de s’offusquer. Mais il y a urgence à réfléchir quand les progrès techniques permettent aux humains de passer un seuil qui les oblige à se questionner sur leur humanité. C’est le cas avec la gestation pour autrui que je souhaites aborder ici en dehors de toute considération sur la nature des couples y ayant recours, là n’est pas mon propos. Je souhaite simplement mettre en regard les connaissances actuelles sur l’aube de la vie humaine et les possibilités de ce qu’il faut bien appeler la production des enfants, dans un contexte de marchandisation du vivant jamais expérimenté jusqu’alors. Ces questions sont complexes. Les réponses, souvent militantes, voire dogmatiques, oublient trop facilement ce que l’on sait de la vie prénatale.

    Il est frappant que l’enfant à naître ne soit pas lui même au centre du débat sur la gestation pour autrui ou de la mère porteuse.2 Il semblerait pourtant juste de se soucier d’abord de lui, de ce que cette manière inédite d’arriver au monde risque de signifier pour l’enfant ainsi porté, tout au long de sa propre vie et celle de ses futurs enfants. Agir autrement paraît terriblement rétrograde par rapport aux connaissances actuelles. Peu de voix s’élèvent pour se soucier de la charge de souffrances qui accompagneront inévitablement de tels dispositifs. Celle de la mère qui doit abandonner, celle de ses autres enfants, celle de son compagnon et celle de l’enfant à naître, si poreux, dès la vie prénatale, aux souffrances de ceux qui l’entourent. On fignole les modalités juridiques, les droits de uns et des autres sont examinés au plus près. On s’interroge : vaut-il mieux que la mère porteuse s’attache à l’enfant avant de l’abandonner ? Ou qu’elle le porte en se coupant le plus possible de lui ? Certainement la deuxième solution est plus pathogène. Certains disent qu’ils garderont un lien entre la porteuse et le porté, mais est-ce souhaitable pour l’enfant ? Cela n’est pas certain. Toutes ces questions de forme viennent occulter les questions de fond.

    Comment préserver le sentiment de sa dignité quand on est le résultat d’une transaction, d’un contrat, d’une « livraison » ? Comment comprendre que la « nécessité », où le désir d’avoir un enfant à tout prix, qui, si possible, porte les mêmes gènes que soi, amènent de futurs parents à le commander comme on le ferait d’un objet ou d’un animal de compagnie, sans se soucier de ce que ce choix implique pour lui et sa descendance ? Où est « l’intérêt de l’enfant » dont, en d’autres circonstances on se gargarise si volontiers ? La souffrance du manque d’enfant est terrible pour ceux qui l’éprouvent et l’adoption n’est pas toujours facile. Mais, il y aura toujours des enfants à aimer, à soutenir, à accompagner, même sans lien de parenté avec eux. Sans possession. Aimer, soutenir un enfant, des enfants, sans avoir d’enfant « à soi » n’est pas impensable.

    Quelle époque particulière que la nôtre, où « le droit à l’enfant » est brandi comme une évidence, (comme « le droit à la santé », au logement ou à la voiture), où se dit victime celui auquel la société « refuserait » un enfant. Où ce manque là ferait bientôt figure de scandale – tandis que la privation de biens essentiels dont souffrent 17% des enfants en France ne bouleverse pas grand monde.

    Légiférer sans vrai grand débat sous prétexte que « d’autres pays l’ont déjà fait » serait la pire des choses. Outre le fait que l’imitation est souvent mauvaise conseillère nous savons qu’en Russie, ou aux U.S.A entre autres, des femmes riches font porter leur enfant par une autre pour s’éviter les déformations physiques et les tracas d’une grossesse et d’un accouchement : cela devrait nous faire réfléchir. Beaucoup se sont émus, à juste titre, du statut de ces femmes qui louent leurs ventres. Mais c’est aussi et avant tout le statut de l’enfant comme sujet dont il faudrait s’inquiéter. En le traitant en objet convoité, auquel chacun aurait droit s’il peut payer, en lui proposant comme premier lien affectif, fondateur, un marché de dupes entre ses parents et une femme qui accepte d’être ainsi utilisée un temps pour disparaître ensuite : c’est l’humanité même de l’enfant que l’on met en péril, comme celle de ceux qui l’entourent. C’est de l’avenir de l’enfant objet de transaction financière contractuelle et de sa descendance que nous devons nous préoccuper. Ne pas le faire revient à nier tout ce que le passé nous a appris sur ce qui fait la communauté humaine.

    Que dire d’une société qui ne veut pas voir ce que signifie pour une femme le fait d’« offrir » son corps pour une transaction économique, sinon marchande, dont un enfant est l’enjeu ? Comment croire naïvement que celles qui le feront contre un simple dédommagement le feront toutes par pur altruisme, dans la limpidité d’un don de soi et de l’enfant quelles auront porté, dans un acte exempt de complexités névrotiques potentiellement pathogènes pour elles, pour leurs autres enfants et pour celui qu’elle aura ainsi porté puis abandonné ? On évoque parfois des « GPA éthiques », dans lesquelles l’échange se ferait d’une manière juste dans ses motivations et loyale dans ses modalités. Des arrangements de ce genre existent déjà dans certaines cultures, ils sont rares et se font dans une relative clandestinité. Ces manières d’agir existent et existeront toujours, elles sont de caractère exceptionnel et en tant que telles ne sauraient justifier une légalisation dans laquelle s’engouffreront inévitablement tous ceux et celles dont les motivations sont plus troubles. J’ajoute qu’on a fait des progrès dans le domaine des greffes d’utérus et qu’il y a là un espoir sérieux à ne pas négliger dans la réflexion des législateurs. Les lois ont la vie plus longue que certains problèmes qu’elles prétendent réguler dans l’urgence.

    Dans une société où les valeurs de commerce remplacent déjà les valeurs d’humanité, assigner une valeur marchande à un enfant, qui par définition devrait n’avoir pas de prix, c’est le réifier. C’est permettre qu’il soit commandé et payé pour être conforme, dans son ADN, au lignage parental. La « conformité génétique » a des relents malodorants. L’abolition de l’esclavage est unanimement reconnue comme un progrès, mais la location du corps des femmes pour aboutir à la mise à disposition de nouveaux-nés ne semble pas être perçue comme un régression. C’est pour le moins troublant. Après avoir réifié les animaux dans les cruels élevages industriels nous serions prêts à organiser la reproduction des humains comme celle des animaux ? C’est balayer d’un revers de main négligeant les avancées qui ont révolutionné ces 60 dernières années les connaissances sur la petite enfance et la vie fœtale. Qui oserait faire la même chose dans le domaine des mathématiques ou de la physique deviendrait la risée du monde scientifique. Ce n’est pas la première fois que nous voyons les idéologies tenter de nier ou distordre les faits scientifiques, ce n’est jamais bon signe.

    Les nouveaux-nés ne sont plus ce qu’ils étaient

    Vers 1950, le nouveau-né, était encore souvent considéré comme un tube digestif vaguement sophistiqué : cire vierge, sans émotions ni sentiments, et, bien entendu, sans pensée. Sans mémoire, sans passé : rien du vécu de ses parents et grands- parents, de la grossesse, de l’accouchement, de sa naissance n’avait d’influence sur lui. Seule la génétique, vécue comme un fait de destin incontournable semblait le lier à ses aïeux. Chercheurs et cliniciens du monde entier ont prouvé depuis combien cette vision erronée est pathogène. Ils ont validé les certitudes que certains psychanalystes avaient avancées dès 19393, disant, après Érasme, que l’éducation commence bien avant la naissance. En effet, l’intelligence est là, dès la naissance, avant même d’être étayée par l’expérience, elle est même en éveil dès la vie prénatale. La vie affective du petit humain est intense dès son plus jeune âge, elle commence dans le giron maternel et les contacts affectifs sollicitent le cerveau. L’enfant s’inscrit dans un lignage qui influence, au-delà de la génétique, sa personne et son développement. On sait maintenant qu’il n’y a pas une, mais des mémoires, dont les souvenirs conscients ne représentent qu’une toute petite partie. Ces mémoires multiples, inscrites dans la chair, influencent notre manière d’orienter nos vies. Tout être humain est en partie modelé par son histoire et celle de ses parents, la découverte des influences trans-générationnelles est essentielle.4 Les émotions fœtales, bonnes ou mauvaises, et celles de l’entourage pendant sa gestation, laissent des traces profondes, qui se manifesteront en termes de santé physique et psychoaffective tout au long de la vie du sujet.5

    L’accompagnement haptonomique6 de la grossesse et de la petite enfance nous apprend beaucoup de choses dans ce domaine. La plasticité cérébrale est à l’œuvre dès sa vie prénatale. L’enfant in utero est curieux du monde qui les entoure, lui et sa mère. Bien avant d’avoir une audition, il perçoit les vibrations que les sons provoquent, à travers le liquide amniotique, sur sa peau et dans sa future colonne vertébrale. Les hormones ont un goût et une odeur qui imprègnent le liquide amniotique, une mère stressée ou une mère sereine n’ont pas le même goût. Très vite, le fœtus discrimine les voix et s’approche de celles qui l’intéressent. Ces traces mnésiques vocales perdurent étonnamment longtemps, de multiples histoires cliniques en attestent, elles fondent l’apprentissage de la langue maternelle. L’enfant in utero décode les moindres modifications de tonus dans les parois de l’utérus et se montre très sensible à la manière dont sa mère est affectivement présente pour lui ou non. Dès qu’une main se pose sur le ventre maternel, il discrimine la qualité du contact et sa motricité change quand il se sent accueilli et « écouté ». Dans son univers, l’affectif se traduit par des perceptions qui donnent des sensations, des réactions, expériences fondatrices pour sa future personnalité. La clinique montre que ce qui reste de ce passé, demeure, au fil du temps, fascinant et attractif. Ainsi, à trente ans, on reste attiré par les aliments appréciés par sa mère pendant la gestation7. L’enfant bien avant de naître peut jouer à se balancer de diverses manières, mémoriser ces séquences de jeux et, ensuite, les proposer lui-même en fonction de ce qui se passe autour de lui. Le fœtus a une grande curiosité pour ce qui se passe dans le monde qui l’entoure et envie de jouer dès que quelque chose fait sens pour lui. Il quête activement le contact. Les bébés ainsi accompagnés sont en général calmes, faciles à vivre, naissent avec un tonus de posture particulier. Créatifs, usant au mieux de leurs capacités intellectuelles, plus tard ils affrontent la vie avec une grande confiance en eux et en l’autre. Un système nerveux utilisé pour communiquer se développe autrement que celui qui reste en friche. Haptonomie ou pas, parents, psychanalystes et thérapeutes, savent la manière dont le lien précoce marque la relation parents enfants. La façon dont la grossesse est survenue, a été acceptée, dont elle s’est déroulée, les circonstances de la venue au monde de chaque enfant, les sentiments de peur, d’angoisse, de joie, les sentiments de culpabilité qui entourent ces périodes, tout cela colore fortement le lien qui se tisse entre l’enfant et sa famille, et à travers ce lien lui donne sécurité ou insécurité, confiance en lui et dans les autres. Il faut, toutefois, se méfier des bons sentiments qui nous font confondre enfant décidé consciemment et enfant désiré inconsciemment et nous poussent à croire qu’épreuves et ambivalences sont a priori négatives, ce qui est faux.

    Identité, ruptures et retrouvailles

    Après plus de 30 ans de travail comme haptothérapeute, avec les familles autour de la naissance, avec les bébés, les adolescents, les adultes, les anciens prématurés, je suis convaincue que la proto-identité de l’enfant se construit dans ces échanges sensoriels précoces avant et après la naissance. Les bruits du cœur de la mère, son souffle, les changements réguliers du goût du liquide amniotique en fonction de ce qu’elle consomme, le sifflement et l’odeur du placenta, la pulsatilité du cordon ombilical, la voix des parents, leurs mains sur le giron, forment, dans une discontinuité rythmée un humus affectif, fondement de son identité future. C’est pourquoi il est essentiel que le nouveau-né puisse le plus tôt possible dans les heures qui suivent sa naissance, inventorier ce qui en lui fait continuité entre la vie aquatique fœtale et le monde aérien. Parmi le puissant concert de stimulations sensorielles dans lequel il baigne, il a besoin de reconnaître ce qui demeure et ce qui subsiste mais transformé, et il doit de renoncer à ce qui a disparu pour toujours. Il a besoin de retrouver des repères de son monde d’avant pour entrer dans cette nouvelle phase de sa vie, pour aboutir le plus tôt possible à cette conclusion, non consciente, mais essentielle pour son avenir : « si c’est bien eux, je suis toujours bien moi ». C’est comme ça qu’un jour on peut dire « je ». C’est là une phase essentielle de sa construction identitaire. Si elle ne peut se dérouler sereinement l’enfant ne le montrera pas sur le moment, tant l’engagement dans la croissance l’emporte dans le flux intense du devenir. Mais les failles sont là, souterraines mais réelles. Elle s’ouvriront un jour où l’autre. L’effort d’adaptation que doit faire un nouveau né pour survivre est énorme, même quand tout se passe au mieux.

    Les événements précoces ont des effets au très long cours. Tout au long de la vie, les événements se font écho. Ainsi, les séparations d’aujourd’hui réveillent les souffrances de séparations précoces. La peur de l’abandon, vécue à la naissance se rejoue à l’adolescence, lors de l’entrée à l’âge adulte ou dans la parentalité, lors des deuils, de la ménopause, du départ des enfants, de la retraite ou de l’entrée dans la vieillesse. Disposer de son intelligence pour trouver et assumer sa place dans un groupe humain en ayant dépassé son agressivité naturelle, surmonter ses contradictions pour y agir avec les autres, est l’aboutissement d’un long processus. Les dysfonctionnements individuels et sociaux ont un coût, qui se mesure aussi en termes de santé publique.

    Heureusement, dans l’autre sens, le sentiment de sécurité ressenti dès la vie prénatale et autour du premier passage de seuil que constitue la naissance, la tendresse sécurisante vécue lors des premiers mois et années, résonnent aussi tout au long de la vie, donnant à ceux qui les ont reçus une élasticité confiante face aux événements difficiles, capital affectif inestimable. Les vétérinaires savent que pour rentabiliser les élevages on doit prendre soin de la qualité du lien entre la mère et son petit et ne pas les séparer trop tôt. C’est pourquoi toutes les décisions concernant les femmes enceintes, l’obstétrique la pédiatrie et l’accueil des tout petits sont, au sens le plus noble du terme, politiques.

    Epigénétique et plasticité cérébrale

    Plus important encore est le domaine passionnant de l’épigénétique (influence du milieu sur le génome) Elle sera un des grands champs de recherche des années à venir. Inné et acquis dialoguent sans fin de notre conception à notre mort : la plasticité du cerveau humain lui permet des modifications jusqu’au bout de la vie.8 Il y a un dialogue intense entre le patrimoine génétique et le milieu dans lequel l’enfant vit. Par milieu il faut entendre tout le substrat organique de la grossesse. Ce que la mère consomme, les médicaments qu’elle prend, les événements qu’elle vit. Tout joue. Que cela passe par des processus chimiques que l’on commence à connaître, ou par des modifications de certains gènes ou encore par l’expression d’un gène plutôt qu’un autre, ce qui se passe dans la vie prénatale et les débuts de vie est crucial. Certaines modifications sont réversibles, d’autres pas. Il faut désormais considérer le patrimoine génétique donné lors de fusion des gamètes comme un jeu de cartes distribué en début de partie. Très vite des mutations multiples se produisent et aboutissent au fait qu’à la naissance l’enfant aura modifié son génome (son jeu de carte originel) en fonction de ce que lui et sa mère, porteuse ou non, auront vécu. Par ailleurs la singularité des humains est liée à l’existence dans leur néocortex de grands territoires corticaux libres, ou aires associatives, qui attendant d’être peu à peu peuplés par de circuits neuronaux créés et modifiés par les expériences, les perceptions, les échanges avec la mère et avec le monde extérieur, les sentiments et les pensées qu’ils font surgir. Cela aussi commence dès la vie prénatale.

    Comment faire l’impasse sur ces découvertes dans une réflexion sur le Portage pour Autrui ? Comment ignorer l’impact de cette expérience vécue par le fœtus et le nouveau-né ? Et sait-on quel en sera le coût humain et social ? Depuis longtemps la gestation pour autrui est utilisée dans l’élevage des animaux de prix, mais les éleveurs ont appris la prudence, devant l’évidence que certains caractères, y compris dans le pelage, passaient de la femelle porteuse à son produit. Après avoir réifié les animaux, serions-nous au bord de déshumaniser les humains ?

    Mammifères… mais humains

    Les soignants admettent enfin que l’humain est un mammifère avec tout ce que cela implique, et c’est un progrès. Mais d’une espèce nidicole, dont les petits ne peuvent se développer sans un entourage protecteur pendant les premières années. Nous dépendons des autres, mais d’une manière différente des animaux qui vivent en groupe. Avoir inventé le néo-cortex fait de nous des mammifères parlants, se souvenant, symbolisant. L’imaginaire, le symbolique, la parole, nous rendent assoiffés d’amour, de sécurité, de besoin d’espérer. Mais nos contradictions rendent l’accès à l’amour et à la sécurité si complexes qu’elles nous confrontent souvent à d’insolubles équations. Il ne suffit pas d’être né d’un homme et d’une femme pour se développer comme un humain, l’aventure des enfants sauvages nous l’a bien montré. Les névroses individuelles interagissent entre elles et cela se lit à travers des avatars que traversent les sociétés, que leurs membres refaçonnent au fur et à mesure de leur évolution singulière et collective. Il y a un lien étroit et actif entre la manière dont une société encadre la gestation et la petite enfance et l’évolution que les enfants ainsi traités feront subir à leur cadre social.9 Ne pas prendre bon soin des nouveaux arrivants c’est préparer la barbarie à venir.

    Mettre un enfant au monde, c’est l’inscrire dans un projet de longue durée, dans un espace social et symbolique qui dépasse de loin la famille nucléaire. La question qui se pose implicitement à toutes les cultures est donc la suivante : comment tirer le petit mammifère humain vers son humanité plutôt que de l’attirer (ce qui est beaucoup plus facile) vers ses pulsions de consommateur10, y compris dans son rapport avec ses semblables ? Cette question entraîne la suivante : comment canaliser la violence pour permettre la vie en groupe ? À ces deux questions, il n’y a pas de bonne et unique réponse. Mais il semble se dégager un consensus, toutes pratiques thérapeutiques et pédiatriques confondues, pour dire que l’humanisation par l’accueil des parents et de l’enfant, par les mots, par le sentiment de sécurité affective, de continuité, donné dès la toute petite enfance par le geste et la parole, sont des moyens efficaces et peu onéreux. Aider ainsi chacun à trouver du sens à sa vie et à ce qu’il fait, c’est, à ma connaissance, la meilleure manière d’équilibrer l’horreur d’être un humain avec la merveille d’être un humain. Les médecins et une partie de la société se réjouissent d’avoir enfin rattrapé les pratiques vétérinaires, il me semble urgent de se poser des questions plutôt que de légiférer sous la pression de l’actualité.

    Le droit à l’enfant est moins important que le droit de l’enfant au respect de son humanité et de son inscription dans le symbolique. Autrefois nous ne savions rien sur la vie prénatale, sur l’épigénétique et sur l’importance cruciale des conditions du début de la vie sur l’avenir individuel et social de chacun. Maintenant nous savons, et c’est ce savoir qui nous convoque à la réflexion. On ne peut pas à la fois s‘inquiéter de l’avenir d’un groupe humain, de ses capacités à former une société digne de ce nom et refuser de s’interroger sur la manière dont les individus y sont produits et accueillis.

    Nous sommes dans une période où les évolutions s’accélèrent de manière inouïe. L’espèce humaine saura sans doute faire face aux mutations qu’apporteront les progrès techniques et les évolutions qu’ils charrient. Même si cela se fait au prix de périodes troublées qui imposeront de repenser tous les cadres théoriques qui sous tendent nos pratiques actuelles du soin et de l’éducation au sens le plus large du terme. La commercialisation de l’enfantement n’est pas un progrès technique, elle constitue plutôt une régression éthique révélant une inquiétante méconnaissance des « consommateurs » qui y ont recours. Mais que font donc les promoteurs du principe de précaution ?

    Au delà de la GPA, c’est la marchandisation des soins en général, qui est à questionner. Les maternités, les services de pédiatries, les modes de garde, n’ont pas à être rentables financièrement à court terme. Un bon accompagnement des parents et des enfants lors des grossesses et de la toute petite enfance est le seul investissement certainement rentable au long cours, pour une société qui ne vivrait pas les yeux rivés sur les cours de la bourse et les émois des agences de notation. Dans les projets actuels, que deviennent ces questions essentielles ?

    Dr. Catherine Dolto, haptothérapeute



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