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    A propos d’un sujet de dissertation

    jeudi 27 mars 2014

    POLÉMIQUE AUTOUR D’UN SUJET DE RÉDACTION Journal du Droit des Jeunes

    "Vous venez d’avoir 18 ans. Vous avez décidé d’en finir avec la vie. Votre décision semble irrévocable. Vous décidez dans un dernier élan de livrer les raisons de votre geste. En dressant votre autoportrait, vous décrivez tout le dégoût que vous avez de vous-même. Votre texte retracera quelques événements de votre vie à l’origine de ce sentiment". L’enseignant de lettres d’une trentaine d’années qui a proposé ce sujet à ses élèves de troisième avait été suspendu à titre conservatoire, le temps que l’enquête administrative soit diligentée. Et il semble que les soutiens reçus des parents et des collègues permettent de penser qu’il va rapidement être réintégré.

    Trois remarques de Bernard Defrance

    Première remarque, du point de vue disciplinaire, comme d’habitude, la réaction de l’administration est parfaitement disproportionnée : la suspension du prof pendant l’enquête ne se justifie pas du tout ; l’affaire relève exclusivement de l’inspecteur de la discipline ; et il faut une fois de plus dénoncer l’absence de toute formation déontologique des professeurs... Il y a quelque chose de plutôt rassurant dans le soutien qu’il reçoit des parents et des collègues. Comme d’habitude en France tout se passe dans les commentaires sur le mode « ou bien, ou bien » : fallait-il ou non donner le sujet ? La question n’est pas là : le thème est justifié, le libellé est inacceptable.

    En effet, deuxième remarque, sur le fond : tel qu’il est libellé, impliquant le « rédacteur » en première personne, le sujet est évidemment scandaleux, parce qu’il peut toucher au plus profond des fragilités adolescentes. De deux choses l’une :
    - ou bien l’élève prend le thème au sérieux et parle effectivement de lui-même, de ses angoisses, de son « dégoût de soi », de ses éventuelles pulsions suicidaires et il est alors rigoureusement impossible de considérer le texte comme un devoir qui sera noté ! Qu’en serait-il de l’élève qui écrirait que ses angoisses et pulsions ne regardent pas le professeur, qui refuserait, comme ce serait parfaitement son droit, de faire le « devoir » ? Il aurait zéro ? Et la remise des devoirs corrigés, en public ? Devant toute la classe ? Avec lecture de la « bonne » copie ??? Grotesque, et d’ailleurs dans le film récent « Dans la maison » c’est ce genre de transgression déontologique majeure qui conduit le prof (Lucchini) à la Verrière ! Après d’ailleurs que le héros du film a inventé le suicide de son copain, humilié devant toute la classe ! Il faut tout de même rappeler le taux très alarmant de suicide chez les jeunes dans notre pays...
    - ou bien l’élève invente carrément et raconte n’importe quoi et alors quelle est la valeur de ce travail d’hypocrisie ? Le sujet tel que rapporté par la presse est bien libellé, j’insiste, à la première personne ! Ça me rappelle un de mes élèves expliquant qu’il mettait n’importe quoi sur la fiche de début d’année où la prof de français demandait en cinquième de mentionner les derniers livres lus alors qu’il ne lisait rien... Ou cet autre qui mettait à la rubrique profession du père « fonctionnaire » parce qu’il était, le père, policier ! Ou encore mon propre fils en quatrième qui introduisait quelques menues erreurs dans le devoir de maths pour éviter d’avoir 18 et d’être exhibé en exemple : 12, c’est bien suffisant...

    Enfin, troisième remarque, il m’est arrivé d’être destinataire de textes écrits par quelques-uns de mes élèves où il, ou elle, me faisait part de son désir de suicide avec les raisons précises qui l’y poussait : je n’avais évidemment rien demandé ! Et l’obscénité qu’il y aurait eu à noter était évidente. En réalité, on peut sans doute et peut-être on doit aborder la question du suicide en classe, par exemple par le biais d’œuvres littéraires, on peut demander le type de sujet auquel avait pensé ce prof, mais à la condition impérative de dépersonnaliser par exemple sous la forme : « Imaginez un dialogue entre deux amis, dont l’un veut se suicider en faisant part de son désespoir, de son dégoût de soi, et l’autre qui essaie de l’en dissuader et de l’aider. » On place ici les élèves en situation de création littéraire et non de confessions intimes qui n’ont pas à être étalées sur la place publique. Je peux dire, sur ce registre, que ma principale difficulté, comme professeur, était, précisément par le biais de la qualité de leur écriture, de restaurer l’estime d’eux-mêmes et la confiance en leurs propres capacités chez bon nombre de mes élèves, qui se considéraient trop souvent eux-mêmes comme « nuls » ou en tout cas impuissants à se mesurer aux hauteurs métaphysiques où je les invitais... 



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