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J’allumai une cigarette et fermai les yeux. Je sentis immédiatement la douceur du soleil sur mon visage. C’était bon. Je ne croyais qu’à ces instants de bonheur. Aux miettes de l’abondance. Nous n’aurons rien d’autre que ce que nous pourrons glaner ici ou là. Ce monde n’avait plus de rêves. Pas d’espoir non plus. Et on pouvait tuer des gamins de seize ans à tort et sans raison. Dans les cités, à la sortie d’un dancing. Ou même chez un particulier. Des gamins qui ne sauront jamais rien de la beauté fugace du monde. Ni de celle des femmes.

Non, Guitou, je n’en faisais pas une affaire personnelle. C’était plus que ça. Comme un coup de sang. Une envie de pleurer. « Quand tu es au bord des larmes, m’avait dit ma mère, si tu sais t’arrêter juste à temps, c’est les autres qui pleureront. » Elle me caressait la tête. Je devais avoir onze ou douze ans. Elle était dans son lit, incapable de bouger. Elle savait qu’elle allait bientôt mourir. Moi aussi, je crois. Mais je n’avais pas compris le sens de ses paroles. J’étais trop jeune. La mort, la souffrance, la douleur, ça n’avait pas de réalité. J’avais passé une partie de ma vie à pleurer, une autre à refuser de pleurer. Et je m’étais fait baiser sur toute la ligne. Par la douleur, la souffrance. Par la mort.

Chourmo de naissance, j’avais appris l’amitié, la fidélité dans les rues du Panier, sur les quais de la Joliette. Et la fierté de la parole donnée sur la Digue du Large, en regardant un cargo prendre la haute mer. Des valeurs primaires. Des choses qui ne s’expliquent pas. Quand quelqu’un était dans la merde, on ne pouvait être que de la même famille. C’était aussi simple. Et il y avait trop de mères qui s’inquiétaient, qui souffraient dans cette histoire. Trop de gamins aussi, tristes, un peu paumés, perdus déjà. Et Guitou mort.

Loubet comprendrait ça. Je ne pouvais rester en dehors. D’ailleurs, il ne m’avait fait rien promettre. Simplement donné un conseil. Sans doute persuadé que je passerais outre. Avec l’espoir que je fourre mon nez là où il ne pouvait mettre le sien. Cela m’arrangeait de croire ça, parce que c’était bien ce que je comptais faire. M’en mêler. Juste pour être fidèle à ma jeunesse. Avant d’être vieux, définitivement. Car nous vieillissons tous, par nos indifférences, nos démissions, nos lâchetés. Et par désespoir de savoir tout cela.

        Nous vieillissons tous, dis-je à Ange en me levant.

Il ne fit aucun commentaire.

 

 

Jean-Claude Izzo, Chourmo, Gallimard, série noire, p. 145-146.

 


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